Amour, guerre et mémoires - Priscyll Anctil
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Amour, guerre et mémoires

La mémoire collective des femmes ex-combattantes est souvent expulsée des récits qui configurent les espaces post-accords de paix. La Colombie ne fait pas exception. Déjà, après le désarmement du M-19, María Eugenia Vázquez (une ex-combattante de ce groupe de guérilla) dénonçait la réduction au silence des histoires des combattantes dans les grand récits officiels du pays. Depuis la signature de l’accord de paix entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc-ep) et gouvernement colombien, les mujeres farianas tentent de continuer les initiatives déjà entamées par les femmes combattantes qui les ont précédées (comme le collectif MujerEX): remettre au centre du politique l’amour, le soin, les émotions, les corps, la militance des femmes. Dans une balado du Caped, je relate ma rencontre avec une de ces initiatives, puissantes et esperanzadoras

J’étais en Colombie en février 2019 pour mon pré-terrain de recherche. Une des femmes avec qui j’ai eu une conversation à propos de la réincorporation des femmes ex-combattantes ayant été guérilleras dans les Farc-ep m’a conseillé un livre intitulé Guerrilleras : Testimonios de cinco combatientes de las Farc. En français, nous pourrions traduire par : Guérilleras : Témoignages de 5 combattantes des Farc. L’ouvrage a été publié en 2019, par une organisation de savoirs populaire, El nodo de saberes populares Orinoco Magdalena.

Je me rappelle tout particulièrement que, même dans l’acquisition du livre, c’était par la voie des réseaux de femmes et de savoirs populaires : une amie, me donnait le contact d’une amie, qui allait me donner une adresse à Bogotá. Et je suis arrivée chez un couturier en pensant être à la mauvaise adresse. Je lui dis que je suis venue chercher un petit livre, sur la guérilla – un peu incertaine de l’endroit. Notre interaction n’a pas été vraiment plus longue, il a juste étiré le bras, en haut d’une étagère rempli d’autres choses, sans lien apparent avec les livres ou la guérilla. Pourtant, il me tend l’ouvrage que je cherchais avec la certitude qu’il avait ce dont j’avais besoin. Et effectivement, c’était ça. J’avoue qu’à ce stade, j’aimais déjà l’ouvrage.

Les éditeurs du livre ont fait des entretiens avec 5 femmes ex-guérilleras des Farc, dans une zone de transition à la vie civile appelée Caño Indio, dans le nord-est de la Colombie, tout près de la frontière avec le Venezuela, un endroit particulièrement ravagé par le conflit armé. C’était en 2017, tout juste après la signature de l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les Farc.

L’objectif du livre est de narrer l’histoire des 5 femmes ayant été guérilleras, mais aussi, toutes les histoires émotionnelles et affectives qui traversent leurs parcours de vie. L’ouvrage tente de montrer un autre visage de la guerre, celle de la vie insurgente et collective. L’idée est de changer la perspective sur la mémoire historique, de montrer les micro et macro récits de la lutte armée, mais aussi de l’engagement politique. Divisé en 6 courts chapitres ainsi qu’un prologue et un épilogue, c’est un livre qui se lit facilement : on nous fait passer de l’enfance aux motivations de leur implication dans la guerrilla, en passant par les savoirs acquis durant la guerre et les histoires d’amour au milieu des tristesses entourant le combat.

Comme la guerre est fondamentalement associée à la douleur, j’aimerais plutôt lire un passage, que j’ai traduit de l’espagnol, qui vient chercher un côté peu exploré de celle-ci, les relations amoureuses :

« En ce qui concerne l’amour érotique, il est évident que le désir de nouvelles féminités et masculinités fait partie de l’utopie révolutionnaire. » Laura, une femme guérillera médecin, affirme : « Bien que les gens puissent en rire, l’amour guerrillero est un amour sincère, parce que nous n’avons rien de matériel à donner à l’autre, seulement de l’affection, c’est-à-dire qu’ici, dans l’organisation, vous avez le toit, la nourriture, vous avez les vêtements, donc ce qui me lie à une autre personne c’est simplement un lien d’amour et d’affection. Cela ne m’intéresse pas de savoir s’il va m’acheter une voiture, me donner un téléphone, me donner des vêtements, ou si je vais lui donner quelque chose, parce que je ne l’ai pas. C’est l’affection qui nous unit, rien d’autre*. »

Enfin, ce que j’ai le plus aimé du livre, c’est d’abord la mise en récit qui passe par les émotions, considérées comme positives ou négatives, mais aussi, le retour sur elles-mêmes qui se tisse pour chacune des 5 femmes, alliant les réflexions personnelles au contexte socio-historique de la Colombie à chaque époque de leur participation à la lutte armée. L’ouvrage est court et d’une esthétique irréprochable, qui nous fait même parvenir à voyager dans la zone de transition avec elles. Leur message au final, est de montrer qu’elles veulent maintenant changer leurs fusils contre la parole : en dépit des obstacles, elles sont résolument engagées vers la nonviolence active.

Pour écouter l’audio de ce billet de blog, visitez les Balados du Caped!


*Citation originale en espagnol: “En lo que respecta al amor erótico se atestiguan anhelos de nuevas feminidades y masculinidades – des como parte de la utopía revolucionaria. […] Aunque a la gente le dé risa, el amor guerrillero es el amor sincero, porque nosotros no tenemos nada material que darle a otro, solo cariño, o sea, aquí en la organización tiene el techo, la comida, tiene la ropa, entonces lo que me une a otro es simple – mente un lazo de cariño y amor. Yo no estoy inte – resada en si él me va a comprar un carro, me va a dar un teléfono, me va a dar ropa, o si yo le voy a dar algo porque no lo tengo. Nos tiene que unir el cariño, nada más” (p.73-74)